Ethical tech guy

Vous vous souvenez peut-être, il y a quelques mois de cela, d’une question que j’avais adressé à Thales qui portait sur la notion d’éthique dans le coeur de leur entreprise. J’en avais même fait un article, voici une bribe de celui-ci :

Vous connaissez peut-être Amesys, une jolie petite entreprise racheté par Bull spécialisé dans la surveillance pour la sécurité d’un pays. C’est Amesys qui a fournit à Kadhafi ces armes d’espionnage en 2007 pour traquer les opposants au régime. Ça c’est donc soldé sur des blogueurs torturés après avoir été espionnés par Eagle, le nom de la machine mise au point par cette entreprise pour surveiller le trafic Internet sur un pays entier. Les autres blogueurs, terrifiés, craignaient même que l’armée pouvait « lire dans leurs rêves ». Si vous voulez en savoir plus, ce reportage de Canal + est fait pour vous.

J’avais demandé au représentant quelle place il accordait à lui-même, étant chez Thalès, pour l’éthique. La réponse est dans l’article dédié. Mais aujourd’hui, lors de la seconde journée du forum international de la Cybersécurité à Lille, j’ai eu l’occasion de rencontrer cette grande entreprise qui m’intrigue et me dégoûte depuis quelques temps. C’est alors que je me suis inévitablement remémoré tout ce que j’avais lu à propos de cette sainte boîte et mon subconscient m’a fait apparaître ceci :

2350916-libye-tortures-executions-la-face-sombre-du-regime-kadhafiVoici une photo en montrant une autre, elle illustre la réalité sur la torture opérée dans les prisons souterraines en Libye à l’époque du régime de Kadhafi, et encore, elle s’arrête aux pieds… Cette image est réelle, c’est la vérité, sans aucun doute, elle est incontestable, ce n’est pas de la propagande. À défaut d’adhérer à mon combat, gardez cette image en tête.

Après cette douce pensée, j’ai mis le pied sur la moquette du stand et découvrit un ensemble de jolis décors publicitaires avec son lot de brochures, de produits et de beaux marketeurs en costume à l’affût d’un visiteur en quête de savoir véritable sur les activités derrière ce joli logo. Mais, étant averti par plusieurs organismes de presse assez indépendants (notamment Mediapart ou Reflets), j’avais déjà un avis assez tranché sur ces slogans BULLshit.

J’ai donc demandé dans un premier temps pourquoi leurs produits controversés n’étaient plus promus sur le stand :

C’est parce qu’il n’y aura pas de clients aussi gros que Kadhafi lui-même que vous ne présentez pas votre autre compétence qui est l’espionnage d’un pays ?

C’est alors qu’il m’a expliqué que l’activité a été délocalisé dans une entreprise créée à l’occasion. En somme, cacher la misère ailleurs, c’est plutôt malin.

Après cette découverte et toujours avec l’image du prisonnier libyen en tête, j’ai demandé au jeune homme ce qu’il pensait de cela. Il a donc pioché chaque minute dans la liste ci-dessous pour me proposer un argument :

  • Si on ne le fait pas, la concurrence le fera.
  • C’est le business.
  • Vous aussi, vous participez à cela, vous payez la TVA.
  • On a eu l’accord du gouvernement.
  • Vous ne connaissez pas les enjeux de la cybersécurité.
  • On les a aussi sauvés ces prisonniers.

Vous noterez qu’au coeur des valeurs de l’entreprise domine largement la notion d’éthique et chaque employé témoigne d’un soucis précis et inquiet pour l’utilisation de leurs travaux.

On pourrait faire l’analogie avec les couteux de cuisine pour dédouaner Bull en affirmant qu’elle n’est pas responsable de l’utilisation de ses technologies comme les fabricants de couteaux ne sont pas responsables des homicides au poignard. Seulement, pour un tel produit si personnalisable, si cher et si performant, le vendre à un pays manifestement sous dictature n’est pas la même chose que de vendre un couteau Ikea à un teletubbies.

Mais l’appât du gain est bien trop important pour prendre en compte le propriétaire de ces pieds pleins de mycoses, berk ! Moi, commercial de Bull, j’ai au moins la décence d’être propre, c’est un minimum, surtout lorsqu’on est pris en photo ! Toujours le même problème…

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Quel toupet ce Walane d’essayer de nous attrister avec ces photos de propagande, pourquoi il ne nous montre pas le reste du corps ? C’est juste des pieds sales si ça se trouve ! Je t’assure, tu ne voudrais pas voir le reste…

Choqué devant toutes ses justifications, j’ai commencé à parler un peu plus fort, critiquant son éthique et lui demandant comment il arrivait à dormir le soir. À partir de ce moment-là, le commercial essaya de me dériver discrètement, doucement mais sûrement, loin des potentiels clients. J’ai bien ri, je lui ai dit que je l’avais remarqué, il s’est senti con.

J’ai ensuite commis une grosse erreur. Je n’ai pas encore ressenti les effets du poison mais, ça ne devrait pas tarder. J’ai accepté un verre de jus d’orange de leur part ! Je risque de me transformer tantôt en ingénieur peu scrupuleux.

Plus sérieusement, vient ensuite le moment des festivités. Je remets le sujet sur le tapis, il y a de plus en plus de commerciaux autour de moi. Ils sont pour la plupart interloqués, un s’interroge et vient me demander ce qu’il se passe. Je lui explique la situation, il est resté sans voix, sans doute une prise de conscience dans le meilleur des mondes ou réaliser pour lui qu’il vient encore de rencontrer un visiteur ébahi de leurs pratiques, un taré de plus.

Une dame qui semble terriblement stressé, s’approche vers moi, écoute une bribe de la conversation et en comprend immédiatement le sujet controversé. Mes questions ne lui plaisent clairement pas, elle va aller jusqu’à demander à ses commerciaux de ne pas m’adresser la parole puis, d’un pas décidé, tente de chercher je ne sais quoi dans ce salon où l’on vient d’ailleurs pour les conférences et non pas pour les exposants.

Dans ma détresse spontanée et dégoûté par les propos des commerciaux, je continue. Je leur demande s’ils ne se sentent pas gênés, si en mettant leurs chaussettes le matin aucune remise en question n’émane de leur boîte. Il n’y a pas eu véritablement de réponse. Désespéré, je lance une dernière phrase pour peut-être essayer de les sensibiliser : « Vous avez du sang sur les mains !« . C’est à ce moment-là qu’une blonde, déjà souriante depuis le début à l’idée de mon débat, s’est mit à éclater de rire, suivi par quelques sourires provenants de ses acolytes.

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J’ai cru que j’allais lui faire bouffer littéralement, un par un, les ongles des cadavres morts grâce à leur action intermédiaire. Une incommensurable envie s’est entrepris de mon esprit dans l’idée de lui donner à boire, pendant le reste de sa vie, les gouttes de sang qui ruissellent encore contre les briques des prisons souterraines quand je voyais au ralentit, instant par instant, les fossettes de son sourire se dessiner de plus en plus.

Bien-sûr, il faudrait être con pour croire qu’elle rit de ces gens-là. Bien que je ne puisse le savoir, j’ose à croire que l’être humain civilisé, à l’instar d’une bonne commerciale, ne puisse rire de ses actions contre l’humanité. Sans doute riait-elle de ma venue, certainement absurde selon elle. Auquel cas, je doute qu’une lettre recommandée aurait été plus efficace, car oui, on m’a proposé de le faire.

Le débat a ensuite continué au jeu du chat et la souris, quel délassement que de voir ces vendeurs d’armes reprendre la parole une fois la reine partie puis de la couper aussitôt sec à son retour. J’en disais trop, d’un pas déterminé, elle se dirigeait vers le service de sécurité : « Je crois pour vous qu’il vaudrait mieux partir », me dit le commercial.

C’est sur cette dernière parole que j’ai pris conscience et eu la preuve de toutes les pratiques indécences que cette entreprise est capable d’entreprendre, jusqu’à museler les opposants. Je connaissais leurs talents à ce propos dans le numérique, pour bloquer aisément des contenus sur Internet, mais figurez-vous qu’ils sont aussi doués loin du clavier !

J’aurais pu rester, aucune loi ne m’obligeait à quitter le forum juste à cause d’une discussion. Mais que voulez-vous, je suis parti, ce n’est pas tous les jours qu’on assiste à cela et qu’on sait forcément le gérer.

Alors, vous jugerez mon action comme bon vous semble, mais par pitié, ne croyez pas qu’à votre échelle rien n’est possible, surtout quand vous êtes témoin d’injustice, il est de votre devoir de la combattre. Je terminerai sur cette citation de Julian Assange :

Chaque fois que nous sommes témoin d’une injustice et que nous n’agissons pas, nous formons notre caractère à être passif en sa présence et nous finissons alors par perdre toute capacité à nous défendre nous-même, ainsi que ceux que nous aimons.